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Les peaux de la peinture : enveloppes et mues

Ecrans

Martine Colignon

Texte issu de notre essai collégial, transdisciplinaire intitulé : La Peau, une œuvre d’art en Soi(e) chez Donjon Éditions, septembre 2020. Ce livre a fait l’objet d’un colloque au Musée du Quai Branly – Jacques Chirac sous la houlette de Philippe Charlier, auteur de la préface de cet ouvrage

En tant qu’artiste, je travaille depuis de nombreuses années un matériau pauvre, le papier (crépon et soie). Il possède une infinités de qualités ; celles de recouvrir et de prendre en mémoire les formes et les objets qu’il épouse. Il les prend dans sa texture, les enserre pour, en séchant, les garder en son sein et en réveler leur topographie. Il en est la mue. De couche en couche, le papier se détrempe, se desquame, sous les doigts de l’artiste. Il en reçoit les caresses mais aussi les griffures. Il réagit au moindre souffle, se contorsionne, s’unit à la couleur de la membrane avec laquelle il se confond, pour ne laisser apparaître que des marbrures dont l’artiste se sert pour en dégager un dessin. Mes installations dans la nature et l’architecture se fondent dans l’environnement tout en en accentuant les particularités. Les voiles de papier s’agitent dans le vent, brûlent ou s’altèrent sous l’effet de la pluie ou du soleil. Ces peaux-papiers sont la trace de mes rencontres avec les éléments naturels ou construits par l’homme. C’est la rencontre de l’éphémère, de l’intangible avec un monde qui témoigne de l’histoire de l’homme, pérenne et manifeste (patrimoine historique).

Je vous invite dans ce texte à une plongée dans la surface de la matière. Sous forme d’une balade, je souhaite vous entraîner avec moi dans un songe, celui d’une pénétration de l’enveloppe qui devient profondeur et délivre ses réseaux infinis où nous pouvons y découvrir un simulacre de vie. La création est habitée de cette vie douce et terrible, remplie d’allégresse et de tristesse parfois. Outre les artistes qui ont pu représenter le corps, mettant en avant sa dimension sensuelle (carnation de la peau, lumières invitant le regard à parcourir la forme en la caressant et en découvrant sa géographie) ou charnelle, certains se sont directement préoccupés de la surface et du contact entre la peau de l’artiste et l’enveloppe d’objets naturels ou architecturaux. D’autres ont mis en scène et en acte leur propre peau. Si certains d’entre eux dépeignent la fragilité de l’enveloppe corporelle, d’autres l’attaquent frontalement. Enfin, quelques artistes la font exister indépendamment de tout support, sorte de mue de l’espace ou de l’objet pris en empreinte.

L’acte de création fait advenir à la surface d’un support l’empreinte de la chose, de l’évènement, y reconstituant une peau qui se donne à toucher, à pétrir, à écorcher… Créer est alors pris dans le mouvement de la vie. Un corps sans enveloppe est aussi terrifiant que l’espace infini. Voir se redouble du toucher pour s’assurer d’un contact direct avec les objets qui nous entourent. L’acte de création de l’artiste réinvente les premiers pas, les premiers gestes des mains qui prennent et contiennent, s’aventurent à la surface des objets pour vraiment en confirmer la réalité. Créer, du latin creare signifie « en passe de“, « sur le point d’advenir »; passage du non existant à la créature qui prendra forme, se chargeant d’une énergie prête à s’employer dans le geste artistique. Entre l’oeil et la chair de la peinture, entre l’oeil et l’image, la peau fait écran. Elle sert de par excitation et protège d’un interdit: celui de toucher. Toucher signifiant « poser la main sur », jusqu’à émouvoir. On ne peut toucher à tout être sous peine d’entrer dans son intimité. La peinture est pourtant faite pour s’émouvoir des gestes de l’artiste, et ce dernier de se laisser émouvoir par elle. Ce qui s’imprime sur la surface de cette nouvelle membrane a la capacité d’être ductile, peut s’étirer, supporter la matière épaisse et lourde sans se déchirer symboliquement. Elle est par conséquent une membrane résistant à toutes les attaques, même si elle en porte les traces. Il est donc question d’un lien intime, indéfectible, entre le créateur et son oeuvre, rapprochement dont il est difficile de mesurer l’intensité.

La peau de la peinture serait un territoire d’actions successives, au sein de laquelle la profondeur des choses y viendrait affleurer. Elle est une surface à creuser, souveraine, livrant de manière énigmatique et concommitente la possibilité ou l’impossibilité d’un contact avec elle. Elle est créée pour être vue et être cachée en même temps. La peinture est silencieuse. Elle se situe au delà de sa surface visible, rejoignant de manière équivoque son épaisseur, se glissant sous elle puis la recouvrant. Parce-que la création peut être dévorante, l’artiste la nourrit avant qu’elle ne l’absorbe tout entier. C’est le seuil de l’inquiétude sur lequel le créateur s’arrête, puis se remet en marche avec retenue d’abord, pour se laisser ensuite épouser par elle. Il s’achemine ainsi, pas à pas, vers la liberté. L’oeuvre devient surface, enveloppe qui contient, protège, absorbe, transforme, puis habitacle où se lover

La surface est matière, lieu de rencontre des corps. La peau est celle du contact, par elle se réalise tout échange, en elle se dessine l’atteinte globale du corps. Elle est une mince profondeur. « L’illusion de la profondeur est un lieu sans épaisseur. Elle n’est rien d’autre que l’épaississement du réel par l’addition des surfaces » (Martin Barré). Y aurait-il au sein de cette surface picturale un monde qui serait caché au plus profond et qui serait à sonder? Surface et profondeur sont un
oximore qui nous force à croire que nous entrons à l’intérieur d’une surface pour en révéler la chair qu’une peau recouvrirait. C’est un déplacement vers la reconquête d’un objet perdu, inaccessible, qu’il s’agirait de retrouver soit pour le garder en interne, soit pour l’évacuer, soit pour le tuer. Ce qui serait à retrouver alors dans l’épaisseur d’une surface est de l’ordre de l’irreprésentable. Ainsi le
vide conquis par la figure que crée l’artiste noue forme et matière dans la déchirure, provoquant une faille dans l’air. L’oeuvre devient un produit de l’espace. Elle naît d’un phénomène d’invagination, devient matrice. Le vagin étant un repli de la peau, la peinture serait-elle un repli de l’espace? Dans le corps à corps de l’artiste et son oeuvre, la conquêtre du territoire serait un effet de jouissance ou de douleur qui entrainerait une confusion entre dedans et dehors, et cela jusqu’au vertige. L’image créée est alors un mal dévié de sa cible.

La peau s’entaille, s’entrouvre pour mêler l’intérieur au réel du dehors. Les corps créés deviennent des blessures d’espace. La peau picturale écorcée, faite de plis et de replis, s’invite dans les fissures
et les ridules de la matière. Elle en délivre la cartographie, la sensualité et leur bord commun. A ce titre, la peinture et le collage jouent avec la profondeur, et les images produites se révélent par le
bain d’air et de lumière qui les caresse. L’idée de présence renverrait à un corps palpable, mais là encore la représentation ou figuration reste spectrale. L’insistance du regard ne peut en réduire le territoire sensible. Ce qui atteint la sensibilité et délivre l’émotion de celui qui contemple l’image se situe dans un ailleurs qui ne saurait être dévoilé, même en la scrutant et en en ôtant les couches successives pour en percevoir le sens caché.

Peau Papier

Jardin de la Bibliothèque de la Ville de Paris

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